Chapitre Premier :
Les présages soufflés par la bise...
L'½il nocturne montait haut dans le ciel. De sa pâleur sibylline, il examinait les coins et recoins de l'obscurité tel un espion hors d'atteinte. Il ne cessait de braquer son regard sur les lieux secrets et convoités, les éclairant de sa lumière malsaine. Rares étaient les valeureux nuages qui osaient protéger la terre en les couvrant ainsi de leurs corps brumeux. L'½il des cieux vainquait toujours, patientant simplement. Son unique et puissant ennemi était le même depuis la nuit des temps. La bêtise des hommes avait donné à ce même ennemi un nom grotesque : Le soleil semblait-il. Mais il en devenait drôlement glorifiant lorsque l'on venait à connaître l'appellation Ô combien ridicule de l'½il nocturne. Cela ressemblait fortement à...
La Lune.
Maiko marchait pour la millième fois sous le regard terne de cet astre tristement connu. Droite, froide, impassible et concentrée, Maiko était une ravissante jeune femme pour le moins singulière. Ses cheveux, d'un brun intense et profond, se tissaient en une longue natte qui chutait fièrement jusque ses reins. Son front, dégagé, absorbait en une teinte grisâtre la lumière de la lune. Ses yeux bridés à l'orientale scrutaient discrètement les alentours fallacieusement quiets. Son nez fin percevait la moindre once de puanteur que la mort exhalait malgré elle tandis que plus bas, la bouche délicate et légèrement rosée restait close, muette et patiente. Les traits figés, Maiko avançait à peu mesurés entre les arbres du jardin publique. Le silence glaçait cette nuit de printemps. Seule la bise, perfide, prenait plaisir à s'immiscer entre les touffes d'herbes disgracieuses et à chanter à tue-tête sa stridente mélodie. Elle soulevait parfois quelques brindilles, soucieuse de marquer sa présence dite maléfique. Selon Maiko, lorsque la bise soufflait, les mauvais présages parlaient. Et cette nuit là, son chant était bien loin d'être le même que d'ordinaire...
Un bruit attira son attention. Elle ne le montra que par un bref regard offert sur le côté, poursuivant sa marche l'air de rien. Ses poings se serrèrent sur deux objets identiques aux extrémités droites et rigides, dérobés aux regards par moult tissus de lin blanc. Sa tenue ample lui permettait de se mouvoir avec une facilité déconcertante, au cas ou...
Ne relâchant pas sa poigne, elle fit mine de marcher jusqu'au banc de pierres qui se dressait sous la nappe épaisse de l'obscurité.
Un autre bruit, plus proche, lui saisit vulgairement ses oreilles exercées. Elle demeura comme sourde à ces appels grossiers et sadiques. On la prenait pour proie, elle le savait. Ces sons balancés à tout va ne servaient qu'à l'intriguer un peu plus chaque minute, la forçant inconsciemment à s'approcher de l'antre du loup et, finalement, à y pénétrer. Mais Maiko, non, n'était pas dupe.
Un dernier bruit résonna dans son dos. Différent des deux précédents, il agrippa le c½ur de la jeune femme. Une voix. Du moins, un mot. Un mot dont elle n'avait guère compris le sens mais qui avait eu pour effet de brusquement la surprendre. Ce son, doucement prononcé, avait glacialement glissé sur son cou, nu, propageant en son corps les frissons relatifs aux derniers instants d'une vie. Ce mot disait quelque chose comme :
« Je... »Ou peut-être était-ce...
« Jeu. »Qu'importe. Son intonation portait en son sein une touche non dissimulée de sadisme qui n'augurait rien de bon.
Maiko réagit sur le champ.
Concentrée comme jamais, elle se précipita vers le banc de pierres, y posa un pied, prit une puissante impulsion et bondit dans les airs tel un rapace prêt à chasser. Sa silhouette se courba dans la nuit, son corps se renversa avec majesté. Ainsi effectua-t-elle une stupéfiante pirouette, se posant finalement sans encombre derrière son présent ennemi. D'un geste vif, elle fit émaner de son habit les objets qu'elles tenaient fermement entre ses mains expertes : deux éventails. Sèchement, elle les ouvrit, parée à toutes éventualités. Ses deux armes particulières patientaient, attendant que s'exécute la sentence.
L'individu, un homme semblait-il, était toujours de dos, immobile. D'une lenteur terrifiante, il pivota sur lui-même, prenant de cette manière le temps d'installer l'horreur aux creux de cette scène peu commune. Les genoux fléchis, les éventails à hauteur de visage, Maiko guettait son adversaire.
La bise continuait de siffler son agaçante mélodie dans les coins et recoins du Jardin, spectatrice du futur combat.
La jeune femme découvrit finalement le visage de l'incongru. Blême, sans expression aucune, une lueur malfaisante scintillait tout de même au creux de son iris noircie. La lune baignait sa bouche violacée. Il sourit.
Maiko le fixa sans broncher, découvrant finalement le sourire de cet homme aux deux canines un peu trop... longues.